L’orthographe « rectifiée » : qu’en penser ?

Quand il s’agit de traiter un sujet avec sérieux, il est rarement bon de se précipiter…

Du moins, c’est mon point de vue et ma façon de faire.
Je me sais parfois à contre-courant car dans notre société actuelle, la réactivité prime bien souvent sur la qualité.

Oh ! vite, le sujet fait le « buzz » ; tous les intéressés du domaine se doivent de « poster » un article dans la journée…

 

Réforme de l'orthographeBen oui, Lucie, que veux-tu, on est « in » ou on ne l’est pas ; dans le « mouv' » ou pas…

Allez, publie ! Deux jours de retard sur ton article le temps d’aller à la source, de chercher à comprendre, de prendre tous les éléments en compte… Pfff… à quoi ça sert ? Tu sais… ce que veulent les gens, c’est juste un bon effet d’annonce. Tu leur dis que poireau ne s’écrira plus « poireau » mais « pwaro » et ils seront fin heureux au fond. Car il y aura matière à créer des montages rigolos, à les diffuser largement, à obtenir foule de « Like », à en parler à la pause-café du boulot ou entre deux foulées sportives et surtout… à critiquer dans tous les sens en écrivant que « Sa va devenir sacrément compliqué ! » 


Le constat

Concept de viralité

Concept de « viralité ». Par Ju’LG03 (travail personnel, CC BY-SA 3.0).

De très nombreuses réactions « à chaud » bien souvent dénuées :

Et c’est ainsi que se propagent fausses informations et débats qui n’ont pas lieu d’être.

Ah… les médias, les réseaux sociaux et cette incroyable « viralité* » !

[* Un mot de plus en plus employé alors qu’il n’apparaît pas dans les dictionnaires, soit dit en passant. Peut-être le sera-t-il dans les prochaines éditions… Car, bien souvent, c’est l’usage qui fait, en grande partie, la langue... Mais nous en reparlerons un peu plus bas.]


Pour sourire (parce que cela ne fait pas de mal !) et pour mesurer l’ampleur des fausses croyances…

Voyons un peu…

Quelles ont été les réactions et si fondement il y avait…

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Si nous en entendons (à nouveau) parler dans les médias ces jours-ci, c’est (juste) qu’il est question de généraliser ces rectifications orthographiques dans les manuels scolaires.

Mais la « nouvelle » orthographe (appelée aussi orthographe réformée, rectifiée, révisée ou simplifiée) n’est déjà plus si « nouvelle » que ça !


De quand date la réforme de l’orthographe ?

En 1989 : le Premier ministre, Michel Rocard, crée le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) chargé de conseiller le gouvernement sur les questions liées à l’usage de la langue française. La question de la simplification de l’orthographe est lancée…

En 1990 : le Conseil supérieur de la langue française propose la rectification de certaines formes orthographiques. Ces rectifications reçoivent un avis favorable de l’Académie française à l’unanimité, ainsi que l’accord du Conseil de la langue française du Québec et celui du Conseil de la langue de la Communauté française de Belgique. Publication en est faite au Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990.

Ces rectifications sont alors présentées comme des propositions. Opter pour l’orthographe « traditionnelle » ou sa version « simplifiée » est alors laissé au libre-choix de chacun.

Conformément à la décision de l’Académie française, « aucune des deux graphies [ni l’ancienne ni la nouvelle] ne peut être tenue pour fautive ».

En 2008 : Le ministère de l’Éducation nationale introduit les rectifications de l’orthographe de 1990 dans les nouveaux programmes scolaires, stipulant que :

l’orthographe révisée est la référence ». (Bulletin officiel de l’Éducation nationale, hors série n° 3 du 19 juin 2008)


Et depuis ?

Najat Vallaud-BelkacemL’application de ces recommandations est souvent passée inaperçue, la preuve en est du nombre impressionnant de personnes qui, aujourd’hui :

  • sont persuadées que « cela vient de sortir »…
  • s’en prennent – sur les réseaux sociaux notamment – à Mme Najat Vallaud-Belkacem, la pensant à l’origine de cette « réforme » alors qu’elle avait douze ans lorsque le sujet a été lancé par M. Michel Rocard !

Alors… pourquoi en entend-on parler à nouveau ?

La minute orthoNous devons cette piqure (ou piqûre !) de rappel au Conseil National des programmes qui prévoit pour la rentrée 2016 de nouveaux programmes, du CP à la troisième. Ces derniers, précise le ministère, « appliquent les rectifications orthographiques » approuvées en 1990.

Voilà… Tout est parti de là !

Mais rien de nouveau à vrai dire, l’orthographe rectifiée étant :

  • déjà la référence depuis 2008 dans l’Éducation nationale ;
  • libre d’être employée ou non hors « circuit Éducation nationale ».

Alors pourquoi un tel raffut me direz-vous peut-être ?

Parce qu’avouons-le… Nous sommes tellement friands de ce type d’informations qui nous offrent le loisir de déblatérer… Mouvement appuyé par une société médiatique qui s’en complaît.

[Nota bene : Ceci est un avis personnel – émis en toute subjectivité – mais je ne pense pas être très éloignée de l’état de fait… Non ?]


Finalement, que se passe-t-il ?

  • L’Éducation nationale saisit l’occasion de cette réforme des programmes pour donner l’exemple en matière de nouvelle orthographe.
  • Les éditeurs scolaires préparent actuellement les nouveaux manuels qui trouveront leur place dans les classes en septembre 2016.

Déjouez les subtilités orthographiques avec La minute orthoAvec un bémol toutefois :

L’emploi des nouvelles règles est surtout mis en avant en primaire. Mais il est loin d’être généralisé pour les livres destinés aux collégiens, en particulier en français. En cause, notamment, la présence dans ces ouvrages de nombreux extraits de textes littéraires qu’on ne peut réécrire pour tenir compte de la nouvelle orthographe.


Pour ceux qui veulent avoir tous les mots en main…

Je vous recommande les ouvrages :

nouvelle orthographe   nouvelle orthographenouvelle orthographe, exercices


Mais (de tout façon) l’usage ne se décrète pas…

Nous avons gardé dans le Petit Robert à peu près 85% des rectifications proposées par le Conseil supérieur de la langue française il y a 21 ans et nous mettons pour chaque mot concerné l’orthographe traditionnelle puis l’orthographe réformée, sans la recommander. C’est l’usage qui compte », expliquait déjà Alain Rey il y a cinq ans.

Dans le Petit Larousse 2012, qui a bénéficié d’une refonte totale, « nous avons pour la première fois fait figurer la nouvelle orthographe en début d’article avec un statut clair et identifié par un symbole, juste après l’orthographe traditionnelle », note Jacques Florent, responsable des dictionnaires de langue française chez Larousse. « On informe le lecteur, il décide ». « Quelques nouveautés ont supplanté l’ancienne orthographe, comme « évènement », au lieu de « événement », mais « l’ognon » ne passe pas », s’amuse Jacques Florent.

L’Académie française « avait été en pointe sur la réforme de 1990 », rappelle Jean-Mathieu Pasqualini, directeur de cabinet du chancelier et membre du service du dictionnaire de l’Académie de 1991 à 2008. « Depuis, elle a adopté une position de prudence, attentiste et ouverte. La langue ne se modifie pas par décret », estime-t-il.

Pour M. Florent, « les mots portent leur histoire, on finit par s’attacher à l’orthographe. Cela se fera sur plusieurs générations. Ou alors il faudrait dire, à partir de telle date, tel mot s’écrit comme cela et pas autrement ».

 


L’orthographe « rectifiée » : une solution ?

La minute ortho, explicationsNon, répond le linguiste Alain Rey.

Rappelons que les rectifications recommandées sont purement lexicales (= propres au mot).

Or, « l’essentiel des fautes d’orthographe ne sont pas des erreurs lexicales mais des fautes grammaticales.

Cela est bien plus grave.

C’est la pensée qui n’est plus articulée quand on confond participe passé et infinitif par exemple », poursuit-il.


Quelles répercussions ?

Parce que nous ne cherchons pas forcément à comprendre les choses,

Parce que nous succombons à la tentation de la facilité, de la généralisation et de la simplification (ce que nous critiquons par ailleurs ! Allez comprendre… !),

Bon nombre d’entre nous en est venu à penser que désormais, tout était désormais permis !

C’est vrai ça… On peut dire bien adieu à l’accent circonflexe (sur le u et le i) alors pourquoi ne pourrait-on pas :

  • oublier, de façon générale, toute orthographe d’usage ?
  • se passer des accords des noms, des adjectifs et de tout ce tralala grammatical… ?
  • s’abstenir de conjuguer ?
  • et cætera… !

Mais si, c’est bon… c’est la simplification de l’orthographe »

ou

« De toute façon, si j’écris bien, on va croire que je fais des fautes ! »

ai-je entendu…

Réforme de l'orthographe


Retenons qu’il ne s’agit pas :

 d’une véritable réforme…

C’est bien improprement que le terme de “réforme” est employé pour désigner les “rectifications” orthographiques proposées par le Conseil supérieur, qui ont été approuvées par l’Académie, et qu’elle a choisi de mentionner dans la neuvième édition de son Dictionnaire en tenant compte pour chaque cas des évolutions réelles de l’usage. Il convient d’observer que ces ajustements ne concernent que quelque 2000 mots soit 3 à 4 % du lexique français. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie, en cours de publication, comptera environ 59000 entrées. »

 d’accepter l'[ortograf fonétic] ni le « tout et n’importe quoi » !

 


Pour ou contre ?

contre la réforme de l'orthographe

Beaucoup d’entre nous se sont insurgés contre ces rectifications ; malheureusement, bien souvent, par méconnaissance et faute d’informations éclairées.

Mais, au fond, peu importe. La donnée intéressante que je relève ici est plutôt le nombre de votants. 39789 personnes se sont prononcées ici (sondage M6) et tellement d’autres sur les forums, les réseaux sociaux… Ce qui montre à quel point nous sommes attachés à notre langue française. Et elle est là, la bonne nouvelle !


Et toi ? …un avis Lucie ?

Me sachant intéressée par la thématique, vous êtes plusieurs à m’avoir posé la question…

La minute ortho ouvre le débatPour ma part, j’en aurais d’autres :

  • « Pourquoi faut-il toujours voir les choses de façon tranchée ? « 
  • « Faut-il nécessairement être pour ou contre ? »
  • Est-ce l’histoire de trouver son « clan »… ?
  • Le plus important est-il vraiment là ?

Ni pour, ni contre. Je comprends tout à fait certaines des rectifications proposées alors que d’autres me laissent (comme vous probablement !) davantage perplexe. Mais il m’a surtout intéressé de chercher à comprendre ce qui a amené des personnes réellement qualifiées à les recommander. Notons tout de même la présence, entre autres :

  • de grammairiens et de linguistes comme André Goosse ou Maurice Gross
  • d’écrivains comme Tahar Ben JellounErik Orsenna ou Georges Duby (par ailleurs, grand historien)…
  • de l’inévitable caution médiatique, Bernard Pivot, dont on ne peut contester la culture lexicophilique

parmi les membres du CSLF ! Alors, est-ce à nous, Monsieur-madame-tout-le-monde d’estimer le bien-fondé de ces rectifications quand on ne se donne même pas la peine de s’intéresser aux… fondements du sujet en question (justement !) ?


Le combat est ailleurs

Selon moi, en dehors de la particularité des enseignants à qui il est demandé de se conformer aux directives, vous restez libre d’utiliser l’orthographe qu’il vous sied d’utiliser alors arrêtons d’en « faire tout un foin » (oups ! Lucie, enfin…) et menons un combat plus utile : celui de (ré)apprendre non pas forcément la « nouvelle » orthographe mais surtout… la « belle » orthographe (N’est-ce pas 20 Minutes, M6 et tant d’autres 😉 !). C’est du moins l’aventure que je tente en prenant le temps de rédiger des articles hebdomadaires sur ce blog (une cause perdue… ?).

Et Vous ?

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A propos de l’auteur

Ex-professeur des écoles, orthophoniste et relectrice-correctrice, je constate au quotidien nos lacunes dans la maîtrise de la langue française. Alors m'est venue l'idée de ce blog. En espérant qu'il puisse vous être utile... Lucie

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